D'après Jean Mambrino (extrait) pour Etudes, revue d'Assas Editions, Tome 389, novembre 1998. [§]

Julien Green
La traversée des apparences

L'œuvre si vaste et variée de celui que les Allemands ont appelé « le Kafka chrétien » présente un cas unique dans toute l'histoire de la littérature. Et d'abord parce que, sans avoir jamais renié sa nationalité américaine, il a épousé la langue française avec un amour absolu, cette langue qu'il appelait la plus belle du monde, à cause d'une certaine musique incomparable, à la fois intérieure et lumineuse, dont sa prose pure a comme extrait la quintessence. Il n'a vraiment appris l'anglais qu'à 19 ans, lors de son premier séjour américain. Il l'entendait, des lèvres de sa mère, tout enfant, sans en comprendre un mot, lorsqu'elle lui lisait chaque jour des passages de la Bible anglaise, dans la merveilleuse Authorised Version, pareille à un livre magique. Il s'est nourri de quelques récits de Hawthorne et de Poe, près desquels il revenait toujours, ainsi que de la plus grande poésie anglaise (de Shakespeare à Hopkins), mais son pays profond était la parlure françoise, et je crois qu'il a été enterré avec un petit volume de son cher Baudelaire. Paris encore, sa ville natale, fut la capitale de son coeur, malgré son amour passionné de l'Italie comme des terres allemandes (la Musique !) où il a laissé son corps.
On n'en finirait pas de multiplier les contrastes. Ses parents étaient nés dans le Sud profond, mais, avant d'émigrer en Amérique au xixe siècle, ses ancêtres (corsaires, hommes de gouvernement, poètes) venaient du pays de Galles, de l'Angleterre et de l'Ecosse. On peut vraiment dire de lui qu'il fut l'étranger sur la terre, le perpétuel exilé. Petit garçon, au lycée Janson-de-Sailly, il intriguait par son isolement. Un camarade lui dit : « Tu appartiens à une nation qui n'existe plus, et tu es d'une religion dont personne n'a jamais entendu parler. » Il se présentait en effet comme Sudiste et anglican. Solitaire, à la manière de tous ses personnages, il cite à son propos le vers de Hölderlin : Je n'ai jamais compris le langage des hommes. Passant sur la terre, il avoue, presque à voix basse : Ce monde n'est pas mon pays... C'est l'un de ses premiers souvenirs d'enfant (il a 5ans) qui a marqué, dit-il, toute sa vie. Il est seul dans le jardin de Passy, à 8 heures du matin. Sa soeur Mary, dans la maison, joue un air de Mozart,
...et l'idée me vient que tout cela est bizarre, bizarre d'être là, seul en cet endroit [...] Je me demande ce que je fais dans ce jardin. Or ce jardin, c'est le monde, la terre, et le sentiment que j'éprouvais alors ne m'a jamais complètement quitté. Je me sentirai toujours étranger en ce monde...[1]

Julien GREEN (cliché Jean Lattes)

Et pourtant, innombrables, tout au long de son Journal, sont les notations qui célèbrent la splendeur de notre univers et la merveille d'être en vie.
Chaque jour est un don de Dieu [...] c'est un présent renouvelé avec amour, chaque matin, et qu'on doit accueillir avec un grand et beau signe de croix bien solennel.
Nul doute que cette ouverture du coeur soit liée à l'esprit d'enfance que Julien Green a toujours pu sauvegarder, à travers les épreuves torturantes de sa vie.
De la lumière sur quelques touffes d'herbe, et me voilà heureux comme un enfant. Ce matin, dans le gazon, un lézard grand comme une virgule se sauvait entre les brins d'herbe. J'éprouvais un peu de son bonheur ; son agilité répondait à quelque chose en moi, j'étais un peu lui.
Il reçoit les moments les plus simples de l'existence comme une offrande qui lui est faite.
Beaucoup pensé à la beauté de la vie. Regarder le feu, ouvrir un livre, écouter de la musique, tout cela est donné, tout cela est saint. C'est le cadeau que Dieu nous fait tous les jours. Aimer surtout.
Cette expérience culmine, bien sûr, dans la rencontre du corps humain, dont la beauté vertigineuse est source d'une perpétuelle angoisse, tant le désir de l'assoiffé voudrait s'y fondre, nous le verrons. Mais quand une certaine grâce l'illumine, la chair elle-même est comme transfigurée.
Une exposition de peinture. Le corps humain dans toute sa gloire, le corps humain revêtu de sa nudité comme d'un vêtement royal, l'âme revêtue de ce vêtement royal que Dieu lui a fait et qui est la chair.
Une certitude alors balaye tous les vertiges que nous rencontrerons, et délivre de l'oppression des culpabilités mortifères.
Nous sommes spirituellement de pauvres infirmes qui nous traînons dans le soleil de Dieu, en blasphémant son oeuvre au nom de la vertu et de la religion. Mais il y a en nous, quelque part dans l'âme, la marque du Créateur.
Elle s'exprime d'ailleurs sur le visage, dans les yeux de l'homme, où brille une beauté mystérieuse plus grande que la beauté.
Je me demande si dans tout l'univers il existe quelque chose qui puisse s'y comparer, quelle fleur, quel océan ? Le chef-d'oeuvre de la création est peut-être là, dans le brillant de ses couleurs inimitables. La mer n'est pas plus profonde. Dans ce gouffre minuscule transparaît ce qu'il y a de plus mystérieux au monde, une âme, et pas une âme n'est parfaitement semblable à une autre [2].

On ne peut évoquer que de façon cursive l'oeuvre impressionnante, les romans, les nouvelles, l'Autobiographie, les sept pièces de théâtre (sept, c'est-à-dire autant que Racine !), et l'immense Journal, le plus long de l'histoire de la littérature. [3] Tout part de l'expérience de l'Ailleurs, avant même celle de l'inconscient et de ce que j'appellerais le surconscient. Elle prolonge, à l'âge de 8 ans, celle de la cinquième année dans le jardin de Passy, et marquera toute sa vie. Il se trouvait en classe, une après-midi de juin, au petit lycée Janson, près d'une fenêtre ouverte sur les branches des platanes et un toit ordinaire.
C'est en le regardant que je fus tout à coup arraché à moi-même. Pendant plusieurs minutes, j'eus la certitude qu'il existait un autre monde que celui que je voyais autour de moi, et que cet autre monde était le vrai. J'en éprouvai un bonheur que je renonce à décrire [...] Bien des fois j'ai réfléchi à cette minute extraordinaire pendant laquelle il me sembla que tout devenait immobile, comme si le temps eût cessé d'exister, et je ne pensais à rien, ni à moi, ni à personne, ni à Dieu [...] Peut-être était-ce tout ce que je devais savoir en ce monde de l'univers invisible [4].

Cette expérience de l'irréalité du monde dont on voit, selon Green lui-même, des « traces dans toute [son] oeuvre », fait sans cesse irruption dans ses rêves, son inspiration, son écriture, jusqu'au dernier texte qu'il ait écrit, l'extraordinaire Histoire de Ralph, qui fait appel, plus encore qu'Alice au pays des merveilles, à l'enfant qui demeure en chacun de nous. « Dans son rêve même, il songeait qu'il était en train de vivre son livre, puisqu'il l'écrivait, puisqu'il était lui-même le livre de sa vie. » [5] Et l'ultime tome de son Journal le souligne encore : « ... le subconscient, nouveau Virgile, me guide à travers les arcanes de mon moi méconnu » 6. Il se lance, sans plan, dans chacun de ses livres, poussé par une force où l'hérédité a sa part : « Derrière mes talons, des hommes et des femmes marchent dans les siècles passés. Nos ancêtres sont parmi eux. » [7] Et certes, ici commence la nuit la plus trouble, la plus obscure. « Il y a eu, à un moment, une sorte d'irruption massive de l'hérédité dans mon être [...] Je suis l'aboutissement de tous ces instincts. A certains jours une sensation d'être écrasé. » [8]

L'oeuvre romanesque presque entière sort de ces ténèbres. « Le vrai romancier ne domine pas son roman, il devient son roman, il s'y plonge... » La complicité est totale entre lui et ses personnages, dit Green, il subit « l'envoûtement de cette chose monstrueuse qui sort de son cerveau », « car le roman est un monstre ». Et pourtant il refuse les platitudes de la littérature édifiante, qui lui paraissent presque sataniques au sein d'une oeuvre d'art. Tourmenté jusqu'à l'angoisse, divisé d'avec lui-même (« Je ne fais pas le bien que je veux... »), il expérimente dans sa création le déchirement de sa vie privée. Mais il lui semble que Dieu a permis ce risque en le créant écrivain et qu'il accomplit ainsi son devoir d'une manière étrange. « Qui sait si ce n'est pas là le moyen de lui plaire et d'accomplir ma vocation ? » « Car l'écrivain n'est créé que pour créer lui-même. Ce serait même un très grand péché que de ne pas écrire. » Il souligne ainsi maintes fois (lui, nourri de Pascal et des spirituels les plus sévères du XVIIe siècle) que « le péché est nécessaire à l'oeuvre » et que « c'est un péché qui peut être utile ». Cette descente dans les abîmes peut éclairer le parcours de quelques-uns, comme il le note discrètement : « Je crois que je suis au monde pour écrire et pour atteindre quelques personnes. » [9] Ses personnages, encore plus que ses histoires, lui apparaissent, de façon imprévisible, dans de véritables visions intérieures, et le mènent, despotiquement, là où il ne voulait pas aller. Sa plume transcrit, sur des grandes feuilles de papier vert (cela éblouissait André Breton), ce que lui dictent les personnages, qui le trahissent et le révèlent. « A force d'écrire n'importe quoi, on finit par dire la vérité. » [10]

*****

    Notes de l'auteur:

    [1] Oeuvres complètes, Gallimard, Pléiade IV, p. 1349, et 1378. Pour l'histoire de sa vie, lire le petit album de la Pléiade et les quatre volumes admirables de son Autobiographie. Toutes les notes renvoient aux huit volumes de la Pléiade.

    [2] O.C., Pl. IV, p. 1421, 1354, 1366, 1143, 1350 ; V, 924. Cette dernière citation du Journal trouve un écho au centre et au sommet de l'oeuvre, dans sa pièce L'Ennemi, id., III, p. 924. Mais nous retrouverons ce chef-d'oeuvre.

    [3] Le P. André Blanchet avait longuement étudié, en plusieurs livraisons des Etudes, l'oeuvre romanesque, qui était loin alors d'être achevée. Il appelait de ses voeux un autre éclairage, moins sulfureux, à partir du Journal. Et la grande Autobiographie en quatre volumes n'était pas encore écrite.

    [4] f. p. 697-8. Trente ans plus tard, dans la même classe de 8e à Janson, avec le même professeur très âgé, j'ai vu le même paysage par la fenêtre ouverte. Je ne lui ai jamais parlé de cette coïncidence, lors de nos quelques rencontres.

    [5] VIII, p. 835.

    [6] Pourquoi suis-je moi ?, 24 septembre 1994.

    [7] VIII, p. 799.

    [8] IV, p. 1143. Il note que la « manie religieuse » est mêlée au reste, ajoutant : « Dieu sait tout cela, a permis tout cela... »

    [9] IV, p. 829, 832, 1334, 1447, et passim. Cela étant, Green lui-même introduit des nuances dans ce propos. De Mont-Cinère à Varouna, il y a une coupure totale entre le romancier et le croyant. « Le croyant parle dans son Journal et se penche par dessus l'épaule du romancier. A partir de Moïra seulement, il y a eu les premiers éléments d'une rencontre. Dans L'Ennemi, l'union s'est faite. » Id., p. 1412.

    [10] VIII, p. 1439 et 800.

     

    [§] Jean Mambrino, poète jésuite et critique littéraire renommé, a contribué à la revue “Etudes” pendant près de 40 ans jusqu’en 2008.

    Né à Londres le 15 mai 1923, d'un père milanais aux origines florentines et andalouses et une mère champenoise, il a vécu à Paris à partir de 1968, y assurant la critique littéraire de la revue Etudes. Il a publié 21 recueils de poésie et quatre ouvrages de critique littéraire. En 1981, l’un de ses recueils les plus significatifs, L’oiseau-cœur, a obtenu le prix Guillaume Apollinaire et il a reçu en 2005 le Prix de Littérature Francophone Jean Arp pour l'ensemble de son œuvre. Il est mort le 27 septembre 2012 à Lille.

     


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