La Semaine des Familles, n°14, 1er juillet 1882

Discours
pour la distribution des prix de l’Orphelinat du Vésinet
Œuvre des Alsaciens-Lorrains

Xavier Marmier, de l'Académie française
25 juin 1882

La distribution annuelle des prix aux jeunes filles de l'Orphelinat alsacien-lorrain avait lieu dernièrement au Vésinet. M. Xavier Marmier, de l'Académie française, qui présidait celle touchante cérémonie, a prononcé à cette occasion une allocution qu'il nous suffira de reproduire pour en faire sentir le charme élevé et l'émotion patriotique.

Mes chers enfants,
M. le comte d'Haussonville, président de la Société de protection des Alsaciens-Lorrains, a bien voulu m'appeler à siéger ici à côté de lui. Je dois cet honneur à l'attachement que j'ai professé en diverses circonstances pour l'Alsace et la Lorraine, et je viens à vous comme un ami, un vieil ami de ces deux provinces que nul de nous ne peut oublier. J'ai vécu sur leur sol, je les ai parcourues à diverses reprises.
Hélas  ! à présent, lorsque j'y retourne, c'est pour m'agenouiller sur deux tombes près desquelles flotte un drapeau qui n'est pas le nôtre.
Mais autrefois, quel bonheur de m'en aller, de côté et d'autre, des rives de la Meuse à la Moselle, à la Meurthe, au Rhin du plateau de Longwy à l'esplanade de Metz, en face des plus magnifiques panoramas de là, dans la royale cité de Nancy, dans les romantiques défilés de Saverne, dans la vaste enceinte de Strasbourg, dans les riches vallons de Gérardmer et de Sainte-Marie-aux-Mines, jusqu'à Colmar où jadis résidait le conseil souverain d'Alsace, jusqu'au riant village de Saint-Louis, la limite de nos chères provinces du côté de Bâle.
Oh  ! le charmant voyage  ! Partout le plaisir d'errer, d'ici, de là, au pied des anciennes tourelles illustrées par la religieuse légende ou le poème chevaleresque, sur les collines couvertes de vignes, dans les plaines où tout fleurit, où tout mûrit.
En Alsace, dit un vieux quatrain allemand, " sur chaque montagne trois châteaux, à chaque cimetière trois églises, à chaque vallée trois villes." A cette proverbiale description, il faut ajouter: à chaque montagne, à chaque vallée, à chaque ville, la population la plus sympathique, le travail le plus honnête et le plus intelligent.
Tel est le sentiment d'honnêteté des paysans d'Alsace et de Lorraine qu'ils y associent les abeilles de leurs jardins. Ils disent qu'elles deviennent infructueuses si elles ont été achetées avec un argent mal acquis. Ils disent aussi qu'elles dépérissent si les habitants de la maison à laquelle elles appartiennent ne vivent pas en bonne intelligence.

M. le comte d'Haussonville a retracé avec un grand talent les principales phases de l'histoire de la Lorraine. M. Arnould et M. Stéphen Liégeard ont célébré en vers harmonieux la gloire et la beauté de cette province. M. de Puynègre en a savamment recueilli les chants populaires.
Je n'essayerai pas d'énumérer les écrivains qui ont compulsé les annales de l'Alsace, raconté les chroniques de ses monastères et de ses châteaux, décrit les merveilles de la cathédrale de Strasbourg.
Chères orphelines d'Alsace et de Lorraine, vous devez aimer ce pays qui a été le pays de votre famille. Vous devez en garder précieusement le souvenir avec celui de vos parents.
Le bon souvenir est une des richesses du coeur, un des éléments de notre vie morale et intellectuelle. Le chêne, en s'élevant dans les airs, enfonce dans le sol sa racine. Notre racine à nous, c'est le souvenir.
Vous devez aimer la France, votre patrie, la maison du Vésinet, votre paisible demeure, et les Soeurs de Saint-Charles, vos généreuses institutrices.
Vous ne savez peut-être pas encore jusqu'où s'étend leur tâche et, comment, elles l'accomplissent. Je vous le dirai brièvement avec la crainte d'inquiéter leur modestie.
Elles renoncent à toutes les attractions du monde. Elles renoncent même aux joies de la famille. Leur monde, c'est le coin de terre où elles peuvent faire une bonne action leur famille, c'est l'orphelin à qui elles tendent une main maternelle c'est le malade dont elles soiguent les plaies, l'enfant qu'elles guident au début de la vie, le vieillard qu'elles soutiennent à son déclin.
L'écolier qu'elles ont élevé, le blessé qu'elles ont guéri s'en iront de côté et d'autre. Il en est qui deviennent riches et puissants. Il en est qui se rappellent dans leur prospérité le secours providentiel qu'ils ont reçu. Il en est qui oublient.
Les bonnes Soeurs restent, humblement, à leur poste, toujours consolant, travaillant et priant. De leur enseignement continu, de leur labeur de chaque jour, elles n'attendent ni une satisfaction de vanité, ni une récompense pécuniaire. Plus noble est leur pensée, plus haut est leur espoir. Leur mission leur vient de Dieu, et leur douceur, leur force, leur désintéressement leur viennent de la ferveur de la foi. Nul calcul matériel, nulle ambition humaine ne peuvent surexciter de telles résolutions ni produire de pareils dévouements.

En 1652, environ trente ans après l'oeuvre à jamais bénie de saint Vincent de Paul, l'ordre de Saint-Charles fut fondé à Nancy par un jeune avocat au parlement de Metz, M. Emmanuel Chauvenel. De la maison de Nancy, comme d'une ruche féconde, les bienfaisants essaims se sont répandus de toute part. L'ordre de Saint-Charles a institué les hôpitaux civils et militaires, des écoles gratuites et des ouvroirs à travers toute la Lorraine, puis en Franche-Comté, en Champagne, à Paris, puis en Belgique et en Allemagne.
Qui pourrait dire le bien qui a été fait depuis plus de deux siècles dans cette multitude d'établissements par les saintes femmes auxquelles ils étaient confiés ?
Nous pouvons en juger par celui qui se fait ici.
Tour à tour maîtresses d'écoles, couturières, blanchisseuses, jardinières, les infatigables Soeurs, après la leçon de lecture, d'écriture, de calcul, donnent elles-mêmes à leurs élèves l'exemple du travail manuel et des divers métiers qu'elles veulent enseigner.
Pour compléter leur oeuvre de charité, il ne leur manque que des malades. Elles n'en ont point eu dans cet orphelinat, depuis sa fondation, voilà dix ans. Leur infirmerie, avec ses lits si bien préparés dans une chambre si propre, est pourtant attrayante. Mais pas une fièvre, pas une bronchite, pas le moindre symptôme d'une épidémie. Les gens habiles attribuent cette salubrité au bon air du Vésinet. Je n'ai garde de les contredire. Il me semble cependant bien qu'on pourrait en faire aussi quelque honneur au gouvernement des Soeurs, à leur régime journalier, à leurs soins hygiéniques.

Oui, mes enfants, vous devez aimer ces Soeurs, qui ont pour vous une vraie tendresse de soeurs et de mères. Vous devez leur prouver votre affection par votre docilité. Par là aussi, vous encouragerez à de nouvelles générosités ceux qui ont pour vous organisé celle maison et qui voudraient l'agrandir. Vous aiderez ainsi à l'acte de bienfaisance qui vous a été propice, et quand vous ne serez plus ici, vous vous rappellerez avec joie cette maison, ces arbres, ce jardin, vos heures de récréations et vos heures de travail, les enseignements quotidiens et les solennités annuelles.
Voyez aujourd'hui ce beau monde qui nous entoure. Vous serez contentes de penser que vous avez là bien des amis.
Un même sentiment de coeur et de patriotisme les réunit dans celte enceinte. Tout ce qui tient a l'Alsace et à la Lorraine l'ait vibrer en eux une fibre vivace. Leurs réminiscences el leurs voeux se lient à celle fête de votre école, une fête de douces âmes et de bonnes consciences.

Xavier MARMIER (1808-1892)

Né à Pontarlier (Franche-Comté), le 22 juin 1808, mort à Paris le 11 octobre 1892.

Romancier, poète, voyageur, traducteur des littératures du Nord, professeur, rédacteur en chef de la Revue germanique, conservateur, puis administrateur général de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, il propagea en France la langue et la littérature allemandes. Il avait donné des leçons de littérature aux deux filles de Louis-Philippe, Clémentine et Marie.

Élu à l'Académie le 19 mai 1870 en remplacement du comte de Pongerville, il fut reçu par Cuvillier-Fleury le 7 décembre 1871. À la suite d'un incident, et sur la proposition de Mézières, il fut substitué à Émile Ollivier pour recevoir Henri Martin le 5 juin 1879 et prononcer l'éloge de Thiers. Il fit partie de la Commission du Dictionnaire.

(Source: Académie française)

 


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