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Jean-Paul Debeaupuis, SHV, juillet 2026 La Korrigane Au mois de juin 1888, plusieurs journaux parisiens se firent l'écho, sous des formes diverses, d'un évènement mondain comme on pouvait en voir au Vésinet durant la belle saison. Celui dont il est question cette fois, nous a fourni quelques pistes et bien des interrogations pour alimenter la chronique de la ville-parc. Réjouissez-vous, gais viveurs, qui adorez les parties de campagne et vous, belles ribaudes, qui aimez à cueillir bleuets et coquelicots, dans les prés fleuris qu'arrose la Seine. Paul Berger, un boulevardier des mieux cotés sur le turf de la galanterie, va vous convier à une superbe garden party, dans sa coquette villa du Vésinet. La fête comportera le couronnement de la rosière de Cythère, des courses en sac, un grand bal, etc. Qu'on se le dise ! [...] C'est demain dimanche qu'a lieu la grande fête villageoise donnée par M. Berger, à l'occasion de l'inauguration de la Villa Korrigane au Vésinet. Depuis huit jours une armée de tapissiers et de jardiniers est occupée à transformer complètement cette demeure de manière à donner à cette fête un cadre digne d'elle. Un bosquet immense sous lequel sera dressée une table de soixante-dix couverts a été installé au milieu du parc. Ce bosquet, une vraie merveille, est la reproduction exacte de celui qui fut dressé pour le fameux Robinson offert à la reine Marie-Antoinette. On dansera dans une tente immense décorée avec un luxe extraordinaire, aux sons de l'orchestre de Métra, et le soir on tirera un feu d'artifice dont la pièce principale représentera le Voyage à Cythère.[2] Enfin, le sujet est clos deux jours plus tard par un bref compte-rendu, dans le même Gil Blas. [3] Très réussie et très brillante la fête donnée hier au Vésinet par M. P. Berger, en sa villa La Korrigane, qui avait été, pour la circonstance, décorée avec un goût exquis. Au moment où les mails [mails-coachs, sortes de diligences] sont arrivés avec les invités du sympathique amphitryon, la fanfare du Vésinet les a salués avec l'air populaire : En Revenant d'la R'vue, et pendant toute la durée du déjeuner, qui n'a rien laissé à désirer, elle a joué les airs les plus gais de son répertoire. [4] Un autre journal, l'Echo de Paris, publie le 19 juin un autre compte-rendu de l'évènement avec quelques détails complémentaires qui méritent d'être rapportés. [5] M. Paul Berger, un de nos plus aimables financiers, a offert hier à ses amis une très jolie fête champêtre à l'occasion de la pendaison de la crémaillère dans la Korrigane, une ravissante villa située sur le bord des lacs du Vésinet. A onze heures du matin, quatre mail-coachs admirablement attelés prenaient les invités place de l'Opéra et les amenaient à la Korrigane, où sous une tente artistiquement décorée ils trouvaient servi un délicat et plantureux déjeuner. Pendant toute la durée du repas, la fanfare du Vésinet faisait entendre ses plus entrainants morceaux. Peut-on situer dans le Vésinet cette Villa Korrigane ?
Affiche d'Ernest Buval (1839-1915). Imprimeries Moucelot (Paris) 1881 Avec un portrait de Rosita Mauri. On retrouve dans les pages du Gil Blas, six mois plus tard, une allusion à la Korrigane et à sa fête somptueuse dans le récit d'un fait-divers survenu à Paris. Un drame parisien Il n'est pas un boulevardier fréquentant les courses, les premières représentations ou les fêtes intimes du demi-monde qui ne connaisse Georgette Duvernet, une horizontale de haute marque dont il est si souvent question dans les échos de mon ami et collaborateur le Diable boiteux. C'est une blonde grande et superbe, à la physionomie éveillée, aux yeux bleus à fleur de tête, et dont la grâce plastique est recherchée comme modèle par les peintres. Après un stage de courte durée au théâtre, notre héroïne s'est embrigadée dans le bataillon de Cythère où elle a eu des succès continus. Parmi ses admirateurs, se trouvait un jeune homme d'une trentaine d'années, M. H., attaché à une des grandes maisons de banque de Paris. Il occupait antérieurement les fonctions de télégraphiste lorsqu'un jour, dans un accident sur la ligne du Nord, il se porta au secours de la femme d'un riche financier, Mme de R. dont la vie était en danger. Son acte courageux l'ayant fait remarquer par le mari, il entrait peu de temps après dans les bureaux du banquier, avec une situation des plus lucratives. Ces détails préliminaires sont nécessaires pour l'explication du drame dont nous allons publier le récit.
Une aventure romanesque Ainsi que nous l'avons dit plus haut, H. était un des admirateurs de Georgette, qu'il avait rencontrée un beau soir dans les coulisses d'un petit théâtre. Comme tous les parvenus, l'ancien télégraphiste était ambitieux, il aimait à faire parler de lui. Il rêvait la vie à grandes guides, avait l'âpre désir de briller au milieu des fêtes parisiennes, et de susciter les jalousies de ses rivaux en montrant la belle Georgette dans toutes les réunions mondaines. Pendant les premiers mois, H. dépensait sans compter. Ebloui par le faste que lui permettait sa situation nouvelle, il avait sacrifié au plaisir, au delà de ses ressources. Or, il faudrait, bien peu connaitre le cœur de nos horizontales pour supposer qu'il y avait en Georgette, comme en toutes ses pareilles, autre chose que vanité et intérêt.
Première rupture Au beau temps de leurs relations, Georgette Duvernet, capricieuse comme toutes les jolies femmes, trouva le moyen de se brouiller avec son amant. Ayant fait la connaissance d'un artiste de talent, de nationalité étrangère, M. Van B., celui-ci en avait fait son modèle. Tous les appréciateurs des œuvres de l'artiste remarquèrent qu'il s'était inspiré des traits de la belle Georgette. Et bientôt d'autres peintres se disputèrent l'avantage de la posséder comme modèle. Mais Van B. rêvait mieux. Il voulait être son amant. Il le devint. Cependant, II ne pouvait se consoler de l'abandon de celle qu'il aimait. Il tenta plusieurs démarches auprès d'elle, mais sans aboutir a une réconciliation.
La Korrigane H. possédait au Vésinet une ravissante petite villa, connue sous le nom de La Korrigane. Pour fêter son entrée dans cet heureux séjour, il imagina d'organiser une fête à laquelle seraient conviés Georgette et tout le Paris demi-mondain. Un beau matin de l'été dernier, des mails partaient à neuf heures, du café de la Paix, pour le Vésinet. Toutes nos plus jolies « momentanées » s'y trouvaient. A l'arrivée, les quatre-vingts invités furent reçus aux sons de la fanfare de l'endroit. Parmi les convives, nous nous rappelons avoir remarqué MM. Roudier et Soulacroix, de l'Opéra-Comique. Constatation typique: les deux artistes seuls étaient en redingotte et en chapeau haut de forme. Pendant le déjeuner, auquel Georgette n'assistait pas, la société musicale fit entendre ses airs les plus variés. Désespéré de l'absence de sa préférée, H. avait jeté les yeux sur Renée de M., une aimable et piquante brunette, charmante de grâce et d'aplomb. Nous ignorons quel fut l'épilogue de cette petite tentative intime.
Seconde rupture Une réconciliation apparente eut lieu peu de temps après entre Georgette et H. On les revit de nouveau au Bois et aux premières. Cependant Van B. n'avait pas été délaissé. Il réussit même à supplanter complètement son rival dont la situation pécuniaire laissait d'autant plus à désirer qu'il venait de perdre son emploi.
Le drame C'est au n° 43 de la rue de Prony que Georgette Duvernet offre une aimable hospitalité à tous ceux qui ont le don de lui plaire. Dans ce nid charmant, rendu plus discret par l'épaisseur des tentures et des tapis, se trouvait la nuit dernière l'heureux Van B. Vers deux heures du matin, le timbre de l'appartement retentit. La femme de chambre se leva. Au moment où elle entr'ouvrait la porte, une brusque secousse donna passage à II. qui, sans mot dire, traversa précipitamment le salon et pénétra dans la chambre à coucher. Avait-il prévu la présence de Van B.? Tout le fait supposer. D'un bond il s'élança vers le lit, arracha les couvertures. Le couple s'éveilla. Avant qu'il ne fût revenu de sa surprise, H., s'adressant à Van B. clama d'une voix sourde: — Levez-vous et sortez d'ici ou je vous tue ! Georgette et son amant, effarés, sautèrent tous deux à bas du lit. A ce moment, H., pour les effrayer sans doute, sortit un revolver de sa poche et tira en l'air un premier coup de feu. La balle alla se loger dans le plafond. Tant bien que mal, Van B. s'habilla à la hâte et tous trois entrèrent au salon. Là une nouvelle scène des plus violentes se produisit. Tout en discutant H. opérait une retraite vers l'antichambre suivi par les deux amants. Cependant la querelle s'envenimait de plus en plus. Tout à coup H. en proie aune surexcitation fébrile qu'avivait encore la présence de Van B., braqua son arme sur Georgette en s'écriant. — Si tu ne quittes pas cet homme, je te brûle la g. et je me tuerai après! C'est alors que Van B., d'un élan spontané, se jeta devant sa maîtresse, lui faisant un rempart de son corps. — Je vous en défie bien, monsieur, répondit il d'un ton sec et froid. Presque aussitôt quatre nouvelles détonations se faisaient entendre. H. avait tiré de nouveau. Cette étroite antichambre, vaguement éclairée par une lanterne chinoise, aux reflets rouges, s'emplit de fumée. Quoique saisi par la soudaineté de cette attaque, Van B. n'avait pas perdu son sang-froid. Ni lui ni Georgette n'avaient été atteints. Cependant, instinctivement, il s'arma à son tour d'un revolver qu'il portait sur lui, et en déchargea cinq coups sur son agresseur dont il pouvait à peine distinguer la silhouette. Quatre balles ont été retrouvées dans les moulures et les panneaux de la porte, la cinquième s'est égarée on ne sait où. On suppose, toutefois, que H. a été blessé au bras, mais quoi qu'il en soit, il a pu se retirer et quitter l'hôtel sans être inquiété. Nous parlions plus haut de l'épaisseur des tentures et des tapis. C'est ce détail qui explique comme quoi les premiers coups de feu n'ont pas été entendus par le personnel de l'hôtel. La continuité des détonations, dans l'anti-chambre, avait fini néanmoins par donner l'éveil. D'autre part, la femme de chambre était allée, en toute hâte, prévenir M. Vérillon, commissaire de police des Ternes, de ce qui venait de se passer. Ce magistrat s'est transporté aussitôt rue de Prony où il a interrogé Georgette Duvernet et Van B.., Après avoir dressé procès-verbal il a transmis au parquet le récit circonstancié des faits constatés. A l'heure où nous écrivons, un mandat d'amener a dû être décerné contre H., le héros de ce petit drame intime qui défraiera aujourd'hui les conversations du monde artiste et boulevardier. L'auteur de ce récit est Jean Pauwels, un journaliste d'origine belge qui fut un temps secrétaire du Théâtre des Menus-Plaisirs avant d'entrer à Gil Blas et de diriger plus tard le service de l'Information de ce journal dont la ligne éditoriale, très remaniée en 1888, fut la cause d'une forte baisse d'audiance. Mort à 38 ans en 1897, Pauwels s'était fait une réputation d'homme d'esprit, de conteur aimable quoique hardi. Il avait été aussi rédacteur au Temps, à La Famille et au Petit Parisien. Une autre demeure, au Vésinet, a porté le nom de Les Korrigans au 3 route du Grand-Pont, juste à côté du Temple
protestant, non loin du lac de Croissy et au bord de la Petite rivière
qui relie les lacs entre eux. Enfin, pour l'anecdote, Pierre Guéguen (1889-1965), poète, romancier, critique d'art ami de Maurice Denis, que son biographe Jean-François Théry désigne comme « le korrigan du Vésinet », a séjourné dans notre commune, mais ça n'a rien à voir. **** Notes et sources : [1] Source Gallica, présentation de Gil Blas. [2] Gil Blas, 6 juin 1888 (A10, n°3123) et 17 juin 1888 (A10, n°3134).. [3] Gil Blas, 19 juin 1888 (A10, n°3136). [4] Fanfare du Vésinet en 1888. S'agit-il toujours de la fanfare dirigée par H. Maury depuis le début de la colonie ? La Concorde, harmonie municipale, ne sera créée qu'en 1890. [5] Echo de Paris, 19 juin 1888. [6] Voir légendes de notre page : noms des villas. [7]La korrigane : ballet-fantastique en deux actes et trois tableaux. Livret de François Coppée, Louis Mérante. Paris : Théâtre national de l'Opéra (Palais Garnier), 1er décembre 1880. Ce ballet fut filmé en 1900 et l'on peut y voir danser Rosita Mauri (1850-1923). [8] D'après Jean Pauwels, Gil Blas (A10, n°3273) 3 novembre 1888. [9] Le Jockey, 21 septembre 1888.
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