Société d'Histoire du Vésinet à partir des travaux de B. Pharisien (2001). Compléments bibliographiques (2003-2022)

Le fabuleux destin de la famille Hériot

La famille est originaire d'Essoyes, en Champagne, au pied du plateau de Langres, où Nicolas Hériot exerçait, au début du XVIIIe siècle, la modeste profession de cloutier. Avec son épouse, Marguerite Favier, il eut deux fils: L'aîné, Nicolas, qui épousa Anne Amiot (1761) et devint vigneron, tandis que son cadet, Charles (1732-1806) suivit la voie paternelle, devenant marchand ferrailleur.
Joseph Hériot (1766-1849), Claude Hériot (1802-1855), respectivement fils et petit-fils de Nicolas, perpétuèrent la tradition vigneronne jusque vers 1830, lorsque Claude et sa femme Virginie Bertrand s'installèrent à St-Mandé, près de Paris pour y pratiquer le négoce du vin.
Leur fils aîné, Charles Auguste (1826-1879) né à Essoyes, alla travailler à Paris comme vendeur. A partir de 1855, sous la tutelle des frères Péreire, avec deux associés dont Alfred Chauchard, ils louent le rez-de chaussée d'un hôtel flambant neuf rue de Rivoli, l'Hôtel du Louvre et fondent une société Les Galeries du Louvre. Premier exemple de ce type de commerce à Paris, le bâtiment abrite l'Hôtel et les Galeries lui servent de galerie marchande. L'affaire est un succès et les associés s'enrichissent : en 1875 ils seront propriétaires de l'hôtel. La dynastie Hériot est née.

En 1874, Auguste Hériot fait l'acquisition au Vésinet de l'ancienne demeure de Rosine Stoltz (1815-1903) cantatrice distinguée, attachée à l'Opéra de Paris, la Villa Stoltz, avenue Centrale (actuelle av. Georges Clemenceau). Il fera réaliser diverses modifications et agrandissements pour faire de cette villa sa résidence.
En 1879, à la mort de son frère, le second fils de Claude Hériot, Zacharie Olympe (1833-1899), hérite de la fortune et prend la tête de la société devenue les Grands Magasins du Louvre en compagnie de Chauchard, puis seul à partir de 1885. Officier, sorti de l'école de Saint-Cyr, Hériot a commencé une carrière militaire qui l'a mené jusqu'au grade de chef de bataillon. A quarante-six ans, il l'interrompt pour succéder à son frère.

Les Grands Magasins du Louvre vers 1895

Le Commandant Hériot fonde en 1886 sur le terrain de sa propriété de La Boissière, près de Rambouillet, l'Orphélinat Hériot une école classée "Ecole militaire préparatoire" en février 1887, devenue "Ecole enfantine Hériot" en 1917, transférée à l'Education Nationale en 1966. Etablissement géré par le Conseil Régional d'Ile-de-France, elle est restée en activité jusqu'au terme de l'année solaire 2021-2022.

En 1882, le Commandant Hériot a fait construire sur le terrain de la villa Stoltz, une nouvelle maison, la Villa Hériot, aussi vaste disait-on que l'Hôtel de Ville de Versailles.

La Villa Hériot, au Vésinet

On a beaucoup écrit à propos de cette somptueuse et éphémère construction. Quelques confusions ont pu apparaitre, en particulier dans les articles consacrés aux épisodes controversés des accès de folie dont son propriétaire, le commandant Hériot, a été frappé. Il n'est donc pas inutile de rappeler quelques données précises et chiffrées qui jalonnent l'histoire de cette propriété.
En 1874, lors de sa mise en vente, la propriété dite de la Villa Stoltz
mise à prix 90.000 frs, couvre un peu moins de 9.500 m². Elle borde les avenues Centrale et de la Prise d'Eau depuis la Grande Pelouse et jusqu'à l'avenue dite de la Villa Stoltz. Selon des descriptions assez précises, outre la villa, la propriété compte aussi des écuries et un pavillon ou Mme Stoltz faisait garder et élever son fils. Elle abrite aussi un kiosque à musique qui sera plus tard offert à la Ville du Vésinet.
En 1874, Auguste Hériot (les articles de l'époque font presque toujours référence à son second prénom et le désignent Charles Hériot) en fait l'acquisition et y entreprend diverses transformations pour la mettre à son gout.
Mais c'est après la mort de Charles Hériot en 1879 et la venue de son frère et héritier Olympe, le commandant Hériot, que la propriété va connaitre de vraies transformations.
Elle est agrandie, passant de 9000 à plus de 30.000m². Elle s'étend alors jusqu'à la voie ferrée. Une entrée majestueuse et un pavillon de concierge (qui existe encore) sont édifiés.
Les bâtiments annexes de la villa Stoltz sont démolis et une nouvelle villa (la villa Hériot) est élevée en 1882 en bordure de l'avenue Centrale. Un château d'eau qui domine la villa et d'aspect plutôt original, se dresse à proximité.

La Villa Hériot (dessin de Karl Fichot, gravure de A. Tilly).

Cette gravure parue dans le Journal Illustré de 1888, était présentée comme figurant la villa Stoltz.

Cette énorme bâtisse n'est que la première manifestation de la folie des grandeurs du commandant Hériot. Les visiteurs sont ébahis des proportions : un hall de vingt mètres de long sur quatorze de haut ! Les uns s'émerveillent de la richesse des décors, d'autres s'attardent sur le luxe des communs, des écuries en particulier. On pourra se référer aux témoignages de Saint-Réal [1] et du baron de Vaux [2] dont des extraits figurent dans nos pages [ICI].

Lorsque fut évoqué l'internement du commandant Hériot en 1888, plusieurs articles, dont certains pleins d'erreurs, furent consacrés à la propriété. Parmi les plus fiables on peut citer :

    ... Cette propriété, qui s'étend aujourd hui le long de l'avenue Centrale et de l'avenue de la Prise d'Eau, comprend deux corps de bâtiments. L'un d'eux, construit récemment par le commandant Hériot depuis la mort de son frère, s'élève sur l'emplacement des anciennes écuries de Mme Stoltz. L'autre, au contraire, fut bati par la célèbre cantatrice et se trouve à l'extrémité de la propriété sur l'avenue de la Prise-d'Eau.

    C'est dans ce dernier bâtiment que le commandant, Hériot sera placé en quittant le château de la Boissiere. Deux médecins, qui chaque jour se rendent au Vésinet, surveillent les travaux d'amenagement. Sur leurs instructions, la chambre destinée au commandant Heriot a été entièrement recouverte d'étoupe et de crin ; les vitres ont été remplacées par d'épaisses glaces. Pour prévenir toute évasion, la partie du parc réservée spécialement au commandant est cloturée par des planches et la grille extérieure, qui se prolonge tout autour de la propriéte, va être également revêtue de fortes plaques de tôles.... [3]

Finalement, l'état du commandant ne justifiant pas une telle rigueur, ces mesures de confinement seront atténuées et sans conséquences puisque le patient sera finalement logé à Vanves, dans la maison de santé du docteur Fairet « hors de l'influence de ses proches »...

On peut noter que sur une carte d'état major de 1901, on situe les différents bâtiments sur ce grand domaine. L'imposante villa Hériot apparait à la fin de l'avenue Centrale, adossée à la clôture, au n°90 de cette voie, juste avant la jonction avec l'avenue de la Prise d'Eau. La villa Stoltz se situe à l'angle de l'avenue de la Prise d'Eau et du chemin de la Grande Pelouse donc assez loin de la voie qui a porté son nom. Une autre maison dite de concierge se situe au fond de la propriété, là où la route de la villa Hériot rejoint le chemin de fer. Cette maison est toujours marquée du monogramme "H" de la famille Hériot. On a parfois évoqué la démolition de la villa Stoltz mais elle est explicitement mentionnée dans les annonces immobilières jusqu'en 1906.

A peine terminée, la propriété du Vésinet avait été délaissée au profit d'un château qu'Hériot faisait édifier entre 1890 et 1892 à Essoyes, berceau de la famille. [4]

Dans la notice nécrologique que lui consacrait le Monde illustré [7] il est dit :

    Mêlé légèrement aux événements politiques qui se produisirent autour du général Boulanger qui avait été son camarade à Saint-Cyr, le commandant Hériot donna sa démission de directeur [des Magasins du Louvre] et se retira à la Boissière où il s'occupa plus étroitement de l'orphelinat qu'il avait créé au bénéfice des fils de soldats.

    Des chagrins intimes assombrirent ses dernières années et il vient de mourir un peu oublié, ayant du reste lui-même recherché la solitude.

Après sa mort à La Boissière 22 juillet 1899, Olympe Hériot fut inhumé à Essoyes dans le mausolée familial. En décembre 1899, l'ensemble de sa fortune immobilière fut mise en vente. Outre le château de la Boissière et le château d'Essoyes (estimés respectivement pour 1.200.000 frs et 200.000 frs) et la propriété dite Villa Hériot (mise en vente à 150.000 frs et adjugée à 205.000 frs), figuraient aussi deux autres propriétés du Vésinet. L'une, au 17 avenue de la Prise d'Eau, La Berge, et l'autre au 66/66bis route de Croissy, La Chardonnette. [5]
Si ces deux dernières existent toujours, la Villa Hériot a disparu. Elle fut démolie et le vaste domaine fut loti et compte désormais une vingtaine de propriétés. Il a fallu, pour accéder à la plupart d'entre elles, ouvrir une nouvelle voie en 1911. Cette nouvelle avenue Hériot fut dédiée au maréchal Pétain pour éviter les confusions, mais cette voie privée fut débaptisée au profit du général Leclerc à la Libération.[6] Elle fut intégrée au domaine communal en 1984.

 

La Villa Hériot en cours de démolition.

Carte postale (1914) - collection particulière - tous droits réservés.

Marié en seconde noces à Anne Marie Cyprienne Dubernet (1857-1945) le commandant Hériot en aura quatre enfants:

  • Auguste-Olympe, dit Auguste II (1886-1951) auquel on connait une brève liaison avec Colette (elle se rend avec lui à Naples en novembre 1910, à Nice en février 1911) fit, bien que sorti du rang, une brillante carrière militaire. Plusieurs fois marié, il n'aura pas de descendance.
  • Olympe-Charles dit Olympe II (1887-1953) marié trois fois, passionné de chasse à courre, il fut l'amant de la comédienne et chanteuse Jeanne Aubert, ce qui le ramena au Vésinet. Il est mort au domicile parisien de la chanteuse, lui aussi sans descendance.
  • Virginie Hériot (1890-1932), navigatrice prestigieuse, qui épousa François Haincque de St-Senock (1910).
  • Jean (1897-1899), mort en bas âge.

Virginie seule aura un enfant, un fils, Hubert né en 1913, un esthète homosexuel, ami de Jean Cocteau, avec qui se terminera la dynastie en 1983.

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    Notes et sources :

    [1]Saint-Réal, chroniqueur, Le Gaulois, n°2834, 2 juin 1890.

    [2] Les hommes de sport (préface d'Alexandre Dumas fils), par le baron Charles-Maurice de Vaux chez C. Marpon et E. Flammarion (Paris) 1888.

    [3] Le Courrier de Versailles - 28 novembre 1888.

    [4] Bernard Pharisien, "L'exceptionnelle famille Hériot" - Editions Némont, 2001.

    [5] Audience des criées du Palais de Justice. Vente par voie d’enchères de tous les immeubles appartenant au commandant Hériot. Le Monde Illustré 9 décembre 1899.

    [6] Le général Leclerc n'étant pas encore fait Maréchal de France au moment de la décision, la voie a gardé le nom d'avenue du Général-Leclerc.

© Société d'Histoire du Vésinet, 2003 – http://www.histoire-vesinet.org